Le Bulletin du bibliophile est la plus ancienne des revues d’histoire du livre toujours vivantes. Créée en mars 1834 par le libraire parisien Jacques-Joseph Techener (1802-1873), la revue prend d’abord la forme modeste d’une feuille mensuelle de 16 pages présentant une liste de livres en vente à la jeune librairie Techener, fondée en 1827. Mais très vite ce catalogue commercial périodique se complète d’une partie rédactionnelle consistant en petites dissertations sur diverses questions d’histoire du livre dues à la plume de Charles Nodier (1802-1873), le mentor de Techener. La première d’entre elles, consacrée à l’Epistre envoiée au Tigre de la France de François Hotman publiée clandestinement en 1560, apparaît avec le second numéro, dans lequel Techener proposait à la vente le seul exemplaire alors connu de ce libelle. À partir de la sixième livraison du Bulletin, en juillet 1834, ce supplément devient de règle. Le mois suivant apparaît aussi une rubrique intitulée « Bulletin bibliographique du bibliophile » : rubrique de courrier des lecteurs qui contribue à faire de la revue un organe public de discussion où l’intérêt savant pour les livres anciens s’enrichit d’un esprit de conversation animé par le goût de la curiosité, selon un idéal d’érudition plaisante particulièrement cher à Nodier.
Simplement esquissée pendant les deux premières années de parution, l’organisation en rubriques venant mieux structurer la publication se précise à partir de la livraison de janvier 1836. Celle-ci inaugure une « deuxième série » dans l’histoire de la revue, où la direction exercée par Nodier se fait plus sensible. D’un commun accord entre Techener et Nodier, le Bulletin du bibliophile reprend le projet d’Annales de la bibliographie et de la littérature curieuse que l’écrivain avait formé au début des années 1830 : à Techener revient la propriété de la revue, à Nodier la responsabilité éditoriale, tâche dans laquelle il est secondé par Paulin Paris (1800-1881), depuis 1828 bibliothécaire au cabinet des manuscrits de la Bibliothèque royale et héraut de la connaissance de la littérature française du Moyen Âge. Le catalogue des livres en vente à la librairie Techener continue d’occuper une place importante dans la publication, mais il est désormais rejeté à la fin de chaque livraison. Grâce aux possibilités offertes par la lithographie, l’illustration fait aussi son apparition : après une première planche publiée dès 1839, c’est à partir de 1842 que l’ajout de reproductions devient plus régulier, permettant notamment de faire connaître des décors de reliure.
Le Bulletin du bibliophile avait ainsi trouvé sa forme très durable. Léon Techener (1832-1888), successeur de son père à la tête de la librairie familiale en 1865, ne devait pas la modifier sensiblement, veillant au contraire à l’entretenir avec une piété toute filiale. S’il supervise lui-même la rédaction de la revue, il continue en particulier à s’entourer des conseils de Paul Lacroix (1806-1884), à qui le Bulletin avait ouvert ses colonnes dès 1835, et à s’assurer de la collaboration de Charles Asselineau (1820-1874), fervent « nodiériste » dont la contribution très régulière depuis 1858 prend la forme d’une rubrique intitulée « Chronique littéraire » entre 1867 et 1872. Ainsi se trouve perpétué l’esprit de la génération des fondateurs. Dès 1865 d’ailleurs, épousant plus étroitement encore le projet d’annales de la bibliophilie tel que l’avait conçu Nodier, Léon Techener supprime la partie d’annonces commerciales que son père y avait associée – elle ne devait reparaître qu’éphémèrement après sa mort, de 1891 à 1895.
Dans l’article nécrologique qu’il a consacré à Asselineau en 1874, Léon Techener a tenu à rappeler que le Bulletin du bibliophile n’avait jamais eu qu’un seul rédacteur en chef, Charles Nodier. Personne après lui n’avait exercé cette fonction. Cette situation change après qu’en 1890 Henri Leclerc prend la tête de la librairie Techener. Cette même année, le nom de Georges Vicaire (1853-1921), qui fait paraître au même moment sa Bibliographie gastronomique, apparaît pour la première fois parmi les collaborateurs de la revue. Comme un peu plus tôt le baron Alfred Auguste Ernouf (1816-1889), c’est lui qui coordonne la publication à partir de 1893 au moins, avant de revêtir en 1896 le titre nouveau de directeur du Bulletin du bibliophile. Dans cette fonction, Vicaire accueille quelques études sur des auteurs du 19e siècle mais poursuit aussi l’infléchissement général de la revue vers l’histoire ancienne du livre : elle se présente comme le reflet d’une pratique rétrospective de la bibliophilie qui en assoit la respectabilité culturelle, faisant une place importante aux essais sur les imprimeurs anciens, poursuivant la présentation des grands collectionneurs du passé, accordant aussi aux auteurs français du Grand Siècle une attention comparable à celle que le Bulletin, à l’époque de sa fondation, avait portée à la littérature médiévale.
Henri Leclerc dans sa librairie en 1906. De gauche à droite : Paul Lacombe, Maurice Tourneux, Georges Vicaire, François Courboin, Léon Gruel et Henri Leclerc, tous collaborateurs du Bulletin du bibliophile.
Bibliothèque nationale de France
Vicaire mort en novembre 1921, une nouvelle période s’ouvre dans l’histoire du Bulletin du bibliophile. Elle se manifeste par la création d’une « nouvelle série » qu’inaugure la première livraison de l’année 1922, par l’annonce que fait Henri Leclerc d’un « programme tout nouveau », qui se veut « plus en rapport avec les besoins et les tendances de la bibliophilie actuelle », enfin par le choix de Fernand Vandérem (1864-1939) pour le mettre en œuvre. De même que dans la chronique qu’il tenait dans la Revue de Paris, il menait campagne contre l’académisme littéraire imposé par l’institution universitaire, Vandérem vient au Bulletin militer pour une bibliophilie du goût personnel, rebelle aux formatages, capable de « s’affranchir de la servitude des modes et marcher sans la lisière des règles ». Aussi l’esprit neuf qu’il apporte ne tient-il pas seulement à l’élargissement du champ de la bibliographie à l’histoire littéraire des époques plus récentes, mais aussi à l’ouverture à ce qu’il appelle « les changements dans la hiérarchie des valeurs bibliophiliques ». La plupart d’entre eux peuvent être rapportés à la promotion de la notion bibliophilique de « condition » : elle définit ce que Vandérem appelle la « beauté spirituelle du livre », qui tient à sa provenance, à la qualité de l’envoi dont il peut être enrichi ou encore à l’authenticité historique de sa reliure plutôt qu’à la richesse du décor – laquelle appartient au contraire à la « beauté matérielle ». Vandérem fait ainsi du Bulletin du bibliophile l’instrument très actif d’un renouvellement des horizons de la bibliophilie.
La livraison de mars 1939 est la dernière qu’il ait préparée. À sa mort, la direction du Bulletin est, comme au temps de Léon Techener, de nouveau assurée par son propriétaire, le libraire Louis Giraud-Badin (1876-1960), à qui Leclerc avait transmis sa librairie en 1923. Privée des chroniques de Vandérem, la revue perd de son mordant mais continue de suivre la ligne éditoriale que celui-ci avait définie en renforçant l’orientation littéraire de la bibliophilie et en favorisant la publication d’études bibliographiques consacrées aux grands auteurs français, au premier rang desquels ceux du 19e siècle.
Comme de l’automne 1870 à l’été 1871 et d’août 1914 à janvier 1917, la guerre conduit à suspendre la parution du Bulletin du bibliophile entre 1940 et 1945. Mais au retour de la paix, la revue peine à retrouver le dynamisme que lui avait insufflé Vandérem. Avant même qu’en 1953, en quittant son activité de libraire, Giraud-Badin ne la confie à son successeur Lucien Lefèvre, elle voit son nombre de pages annuel diminuer de près de moitié en 1950 et, bien que la page de titre annonce encore une « revue mensuelle », sa périodicité devenir bimestrielle. Comme essoufflé, le Bulletin ne produit que trois livraisons en 1960 (dont la troisième se présente comme la réunion des numéros 3 à 6 pour conserver la fiction d’une revue bimestrielle), sa périodicité devient éphémèrement trimestrielle l’année suivante, enfin il cesse de paraître au cours de l’année 1962.
En 1970, Claude Guérin, entré à la librairie Giraud-Badin en 1951, successeur de Lefèvre à sa mort en 1966 mais gérant du Bulletin du bibliophile depuis 1958, parvient à relancer la publication après avoir proposé à la jeune Association internationale de bibliophilie, créée en 1963 et en plein essor, d’en faire sa revue. Un comité de direction est désigné, dont le principal animateur est François Chapon, conservateur à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Sous sa direction, de 1970 à 1988, le Bulletin, devenu durablement trimestriel, s’ouvre aux avant-gardes esthétiques, à la littérature française la plus moderne du 20e siècle comme au livre de peintre qui a partie liée avec elle. La revue se renforce par ailleurs, en 1978, du double soutien du Syndicat de la librairie ancienne et moderne et des éditions Promodis, qui prennent en charge sa diffusion.
Après avoir célébré en 1984 son cent-cinquantième anniversaire par une exposition à la bibliothèque de l’Arsenal, là où Nodier et Paul Lacroix avaient été bibliothécaires, le Bulletin du bibliophile connaît une dernière mue en 1989. Sa périodicité est ramenée à deux numéros par an et sa maquette redéfinie en faveur d’un format plus grand, qui permet aussi d’accueillir une illustration plus abondante. Le français cesse d’être sa langue exclusive : publié par les éditions du Cercle de la librairie sous le patronage de l’Association internationale de bibliophilie, le Bulletin du bibliophile s’affiche désormais comme une revue elle aussi internationale, tant par les langues employées que par les sujets abordés, la composition du comité de rédaction et la mise en place d’un réseau de correspondants étrangers. Cette orientation nouvelle va de pair avec une « priorité donnée au livre ancien tant manuscrit qu’imprimé », comme l’annonce dans l’éditorial du premier numéro de l’année 1989 la nouvelle rédactrice en chef, Annie Charon, qui, de conservatrice à la Réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale de France, devient professeur d’histoire du livre à l’École des chartes en 1990. Les vingt-cinq ans pendant lesquels elle demeure rédactrice en chef permettent à la revue d’installer sa nouvelle formule dans la durée. Guillaume Fau, conservateur au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, lui succède de 2014 à 2021, puis, en 2021, Rémi Jimenes, spécialiste de la typographie du 16e siècle et maître de conférence au Centre d’études supérieures de la Renaissance de Tours.
Jean-Marc Chatelain
En décembre 2025, le Bulletin du bibliophile offre une diversité thématique et chronologique qui, nous l’espérons, siéra aux amateurs.